Robert Harvey

Robert Harvey

In memoriam - 1925/2009

Hommage à Robert Harvey , par Saule Ryan

Hommage à Robert Harvey , par Saule Ryan Robert Mcfarlane Harvey.
Robert Mcfarlane Harvey.
Né 25/06/1925 Ballarat, Australie. Décédé 21/10/2009 Ganges, France.

Robert était un personnage complexe avec des côtés qui n’étaient pas toujours faciles à comprendre. À l’en croire, ses souvenirs d’enfance étaient pour la plupart malheureux et il lui arrivait de rêver qu’il était un prince, vivant dans un joli château quelque part, avec des parents différents. Au lieu de cela, il vivait avec un père boulanger colérique et souvent ivre, qui dormait pendant la journée et criait sur ses fils s’ils faisaient du bruit dans la maison. La maison était insupportable en été, surchauffée qu’elle était par les fours de cuisson. Sa mère jouait de l’orgue dans l’église et dirigeait la chorale locale. Elle avait un piano sur lequel Robert pouvait jouer. Elle n’avait pas beaucoup d’autorité sur son mari, avec qui elle se querellait fréquemment.

Robert a parcouru dans sa vie un long chemin depuis cette enfance malheureuse et claustrophobe. Sa nièce, Anita Corbally, dans un courriel écrit en janvier de cette année pour demander des nouvelles de Robert, a dit qu’il était celui qui s’était « enfui de ce lieu » et qu’elle était très fière du travail qu’il avait choisi de faire.

Robert a été sans aucun doute un artiste. Ses nombreuses années de danse professionnelle, avec toute la technique et la discipline que cela suppose, son incroyable énergie, sa voix naturelle, son amour de tous les arts et son sens de l’humour espiègle qui tendait vers l’absurde – en particulier les dernières années – et toutes les qualités qui concouraient à lui donner une présence exceptionnelle sur scène.

Robert incarnait pleinement les rôles qu’il a joué. De Agave dans le Bacchantes (1967) et Prospero dans La Tempête (1977), deux rôles dramatiques, au Conducteur dans Prévert et Moi (1984) ou bien l’Interprète faisant directement face à Kurt Schwitters dans la pièce dadaïste Ursonate (1991), deux rôles plus comiques, Robert s’est toujours donné à 150%. Le « gros vilain enfant » qui était en lui est venu à la vie sur scène afin d’offrir des performances si vraies et touchantes. Dans Ursonate, le duo clown/enfant et le maître du rythme accompli qu’il était ont créé une pièce musicale cohérente et étonnamment comique, reposant sur une série complexe d’onomatopées. Une performance inoubliable, virtuose.

« L’enfant » en Robert était aussi visible hors de la scène à travers son amour des jouets ou des derniers gadgets. Il a été le premier à posséder son propre ordinateur à Malérargues. Il a acheté un appareil photo numérique lorsque personne ne savait ce que c’était. Il lisait les manuels d’instructions du début à la fin pour savoir comment utiliser les différents programmes. Il est devenu expert dans l’utilisation de Photoshop et nous attendions tous avec impatience chaque année de recevoir sa carte de Noël bizarre : il choisissait une belle peinture de la Renaissance et remplaçait le visage d’un ange ou d’un moine avec le sien. Il a même une fois substitué son corps à celui d’un jeune homme nu !

Dès un âge précoce, il était destiné à devenir danseur, car sur les conseils d’un médecin, sa mère l’avait envoyé à des cours de danse afin de corriger ses jambes arquées ! Il a préféré des études techniques plutôt qu’un parcours académique à l’école. Il aimait bricoler des radios faites maison et plus tard des motos qu’il chérissait. À Malérargues aussi, il se situait à l’extrême pointe du progrès avec sa bicyclette et son ordinateur, il courait acheter les derniers accessoires disponibles dès qu’ils apparaissaient dans des magazines. Il est par exemple allé jusqu’à Paris pour assister à une foire d’Apple.

Sa rencontre avec Roy Hart à Londres en 1955 a changé sa vie. C’est ainsi qu’il décrit l’impact immédiat de l’enseignement de Roy sur lui dans un essai intitulé Réflexions 1965. « Immédiatement, j’ai commencé à chanter, j’ai touché quelque chose en moi dont je n’avais pas eu connaissance. Je sais maintenant que cette petite étincelle était le vrai moi, enseveli sous un tas de dogmes religieux, sentimentalisme et fausse gentillesse. Je ne pouvais pas faire face et mes premières leçons conduisaient presque inévitablement à un flot de larmes incontrôlables. Cela a duré pendant des années avec la réapparition fréquente des larmes chaque fois qu’un changement important était sur le point d’avoir lieu. C’est seulement maintenant, dix ans plus tard, que je suis en mesure d’exercer un certain contrôle sur elles, et même d’en faire usage. Ma voix se limitait dans un premier temps à une petite zone dans la moitié supérieure du piano, et elle était très ténue. Les sons graves étaient absents et c’était en général quand je les touchais que les larmes arrivaient. »

Jusque-là, Robert avait été un danseur professionnel qui rencontrait un relatif succès. Il avait beaucoup d’énergie, mais ne savait pas comment la canaliser. Il ne réussissait pas à maintenir des relations stables et il oscillait souvent entre dépression et exaltation. En se rapprochant de Roy, il a pu réaliser quel était son véritable potentiel et il a commencé à sentir l’appel de l’enseignement. Tout d’abord, il a enseigné le mouvement et la danse dans des écoles et dans les créations professionnelles de danse, puis il est devenu le professeur principal de mouvement au Club Abraxas, quand Roy s’y est installé avec son groupe en 1965. Dans ses cours, il mélangeait d’une manière éclectique la musique classique et la pop.

Au début des années 1970, il a commencé à former certains membres du Roy Hart Theatre – y compris moi-même – à l’analyse musicale et la chorégraphie de classes simples. Il a aussi enseigné la voix comme beaucoup d’autres membres. En 1976, lors du premier atelier public à Malérargues, il a rencontré Denise et Daniel Schropfer, deux jeunes acteurs de Paris. Un an plus tard, lorsque Robert a décidé qu’il avait besoin de prendre une pause par rapport à la dure vie que nous vivions dans les Cévennes, les Schröpfers l’ont invité à séjourner avec eux à Paris.
Dès ce moment, la carrière solo de Robert en tant qu’enseignant et en tant qu’interprète a décollé. Il a su organiser un programme très réussi d’enseignement du Roy Hart Theatre à Paris. Mais aussi il s’est immergé pendant quatre à cinq ans dans la vie et la culture françaises. Il a suivi des cours réguliers de français à l’Alliance Française, ce qui l’a mené à la création de deux nouveaux spectacles : le solo Prévert et Moi sur des poèmes de Jacques Prévert et le duo Tant Que Vivray, fondé sur les écrits de Rabelais, qu’il a joué avec Michèle Laforest. Pas étonnant que dans le milieu des années 1980, il ait décidé de devenir citoyen français !

Robert était passionné par son enseignement et totalement engagé pour transmettre ce qu’il avait appris de Roy. Il était strict mais chaleureux avec ses élèves et ils ont respecté sa passion et son sérieux. Au milieu des années 1980, il est revenu à Malérargues. En parallèle, il a commencé à enseigner plus souvent en Allemagne qu’en France, rejoignant Marita Gunther à Amkanal à Hanovre, où ont été formés les premiers groupes pédagogiques avec des élèves de chant réguliers. Certains de ces élèves ont continué à travailler régulièrement avec Robert après la mort de Marita en 2002. Plusieurs d’entre eux sont maintenant professeurs de voix Roy Hart.

En 1990, âgé de 65 ans, il a créé son chef d’œuvre, Ursonate. Ses efforts sérieux pour apprendre l’allemand ayant été moins couronnés de succès que son apprentissage du français, il a choisi un morceau non verbal pour travailler en Allemagne. Au moins, il ne pouvait pas être critiqué pour son mauvais accent !

Robert était aussi un excellent metteur en scène et, à partir de la fin des années 1980, il a été invité à mettre en scène en Allemagne, en Norvège. À Malérargues aussi : L’ABC de Notre Vie, de Jean Tardieu (1989), puis Le Bon Vingt et Fou, Fou, Fou (1995). C’était là des spectacles originaux, pleins d’humour et de poésie, créés par Robert et présentés en extérieur, en utilisant les possibilités offertes par le Château et le parc. En 1996, en collaboration avec Ulrik Barfod, il a créé Double clic, une pièce qui se moquait du langage informatique en mélangeant burlesque et jeux musicaux avec exubérance.

Ses derniers groupes de création de Variations (2003) reposaient sur un collage irrévérencieux du monologue d’Hamlet «être ou ne pas être » joué de différentes façons et dans différentes langues, associé à divers textes français absurdes. Comme d’habitude, le spectacle s’est terminé par une chanson et la chorégraphie était composée par Robert. L’homme était extrêmement créatif, mais son énergie était déjà épuisée et il lui était de plus en plus difficile de diriger. Mis à part une ou deux petites apparitions sur scène dans les années suivantes, Variations devait être son dernier spectacle majeur.

Comme homme, il n’a pas toujours été facile avec lui-même ni avec les autres. Il pouvait même être franchement désagréable en certaines circonstances… Pour quelqu’un qui avait toujours été si indépendant, actif et créatif, les effets paralysants de l’arthrite, de Parkinson et de la dépression doivent avoir fait des dernières années de sa vie une expérience très douloureuse et humiliante. Robert avait en effet une personnalité complexe et il pouvait aussi être très doux et touchant.

Nous allons donc lui pardonner sa mauvaise humeur et plutôt nous souvenir de ses dons d’interprète et de metteur en scène, de sa générosité et son humanité en tant que professeur et ami de tant de gens au fil des ans. Tu nous manqueras, Robert !

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